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Résurrection - partie 1/2

Que reste-t-il aujourd’hui de la présence de la Résurrection, jadis au cœur de la culture et de la société française ?

Edouard HUSSON

Edouard Husson

Historien français, agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine et spécialiste de l’Allemagne, Edouard Husson organise aujourd’hui les cours de civilisation française de la Sorbonne.

Atlantico Information

C’est avec ce bagage qu’il mettait sa plume en ce dimanche pascal au service des lecteurs du média indépendant « atlantico.fr » dans un article qui traite de la résurrection et de sa place dans la culture française. Même si la situation de notre pays est quelque peu différente de celle de nos voisins du Sud le fond du sujet reste transposable à la Belgique. La question de la foi a la même intensité.

Cet article vous sera communiqué en deux envois : 15 et 16 avril 2020.

« Et tout à coup dans le clair de lune, les cloches en une grappe énorme dans le clocher, Les cloches au milieu de la nuit, comme d’elles-mêmes les cloches se sont mises à sonner ! Ce n’est point une parole humaine, c’est le triomphe, la vendange énorme de toutes les étoiles dans le ciel. C’est la terre délivrée, vers Dieu, coup sur coup, qui pousse un aboiement solennel ! »
Angelus de Jean-François Millet

Ces vers de Paul Claudel écrits pour Pâques, en 1934, sont comme « L’Angélus » de Jean-François Millet, le célèbre tableau de 1859, qui représente un couple de paysans arrêtant un instant le travail des champs alors que le soir tombe. Au loin, l’Angélus a sonné dans la
petite église. C’est l’heure de réciter la salutation de l’Ange à Marie, le récit de l’Annonciation condensé en trois distiques, chacun suivi d’un Ave Maria. Ce qui caractérise le tableau de Millet comme les vers de Claudel, c’est qu’ils s’adressaient à un public qui savait de quoi il s’agissait. Une France encore largement paysanne, dont la vie était rythmée par les cloches de l’église avoisinante et structurée par ces fêtes chrétiennes enchevêtrées aux saisons et aux travaux des champs. On connaissait par cœur les principaux textes de l’Evangile et ils éclairaient, ils informaient de leur immutabilité la vie personnelle comme la vie collective.

En plein surgissement de la modernité positiviste, Léon Bloy, au début du XXe siècle, s’écriait : « Quand je veux les dernières nouvelles, je relis Saint Paul ! ». C’était bien entendu une réponse à la célèbre formule de Hegel « Le journal du matin est la prière de l’homme moderne ». C’était aussi le cri d’un homme à la foi puissante, qui disait avec Paul de Tarse : « Et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi ».

La lutte et la réconciliation de « celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas ».
Que reste-t-il aujourd’hui de la présence de la Résurrection, jadis au cœur de la culture et de la société française ?

Certes, la déchristianisation du pays remonte, pour certaines régions, au milieu du XVIIIe siècle. Vous pouvez mettre de côté tous les ouvrages sur l’histoire de la Révolution pour n’en garder qu’un seul, le terrible ouvrage intitulé « Les prodiges du sacrilège », écrit par le regretté Jean Dumont. Vous y comprendrez que toutes les querelles de la Révolution étaient surmontables, sauf la querelle religieuse.

Ce qui a rendu la Révolution impossible à stabiliser, c’est la haine inexpiable du christianisme qui était au cœur du combat des révolutionnaires les plus acharnés.

Monarchistes contre républicains ? Non, le combat central des deux siècles qui ont suivi la Révolution, ce fut la lutte entre les catholiques et la gauche, faite de victoires et de défaites alternées, une lutte qui a continué jusqu’aux grandes manifestations de défense de l’école libre, dans les années 1980. Ensuite, le combat s’est largement arrêté, faute de combattants.

Lisons Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, Guillaume Cuchet, Jérôme Fourquet, pour constater la déchristianisation accélérée de notre pays en trente ans. Emmanuel Todd constate, à cet égard, que la disparition de la croyance religieuse a déstabilisé toute la politique française : la gauche, le parti communiste en tête, s’est effondrée simultanément.

Catholiques et anticléricaux se renforçaient les uns les autres dans cette guerre civile quelquefois ouverte, le plus souvent contenue, qui caractérise les années 1790-1990. A force de se combattre, les duellistes avaient fini par éprouver une certaine estime l’un pour l’autre. Qui se souvient que Paul Claudel, le converti, le poète de la catholicité triomphante, ce Français qui a écrit certaines des plus belles pages de la littérature mondiale consacrées à l’Espagne baroque évangélisatrice du Nouveau Monde, était ami d’Edouard Herriot, figure emblématique du radicalisme et de la République anticléricale ?

Herriot, qui devait mourir en 1957, se rendit en février 1955, à l’enterrement de Paul Claudel. Il n’entra pas dans l’église mais il accompagna le cortège funéraire jusqu’au cimetière et à la mise en terre.

La République a longtemps vécu de ce qu’elle avait sécularisé les grands récits du christianisme.

Le progrès est-il autre chose que la sécularisation de la vision chrétienne du temps, où le monde parfait est toujours à venir ?

Le messianisme révolutionnaire est-il autre chose qu’une appropriation du Premier Testament, de l’histoire d’Israël libéré d’Egypte et s’installant en Terre promise — la fête chrétienne de Pâques est elle-même enracinée dans ce récit ?

Au risque de sombrer dans le ridicule, les républicains ont voulu substituer leurs cérémonies à celles de l’Eglise, à commencer par le rituel du baptême républicain.

Effondrement des croyances collectives, effondrement de l’Etat.

La disparition de la polarité entre catholiques et républicains anticléricaux est aussi ce qui a fait abandonner l’idée nationale. Jusqu’à la fin des années 1970, les héritiers des deux courants étaient en compétition pour imposer leur vision de la nation.

Tout cela a été abandonné. SOS Racisme a pris la place du parti communiste. Les
« catholiques zombies » dont parle Emmanuel Todd, ont abandonné la souveraineté nationale pour l’Europe fédérale. Sous la IIIe République, un catholique qui refusait la République mais voulait servir la France, entrait au service de l’Etat, devenait officier par exemple. Il y avait une émulation entre les deux groupes rivaux pour savoir qui mènerait le mieux les affaires de l’Etat malgré les mauvaises méthodes de l’autre ; ou bien on finissait par se reconnaître ou s’estimer pour ce qu’on était, un patriote. On ne comprend pas le gaullisme si l’on ne voit pas que le Général a rassemblé derrière lui tous les grands serviteurs de l’Etat, « ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas », pour paraphraser la célèbre formule de Paul Eluard. A l’inverse, aujourd’hui, la désorganisation totale de l’Etat dans la lutte contre le COVID 19 est sans aucun doute le produit de l’effondrement des croyances dans notre élite, effondrement du credo catholique et de son double républicain.

Emmanuel Macron et ceux qui le suivent se caractérisent d’abord par leur absence de formation, de structuration. L’enseignement des grandes écoles n’est plus qu’une coquille vide, un pur formalisme où l’on ingurgite de façon purement superficielle ce qu’on croit avoir compris de la façon de faire d’autres pays, étant entendu, comme l’a dit le président de la République alors qu’il était encore candidat à la fonction, qu’il n’y a pas de culture française — ni républicaine ni plus ancienne.

Suite le 16.04.2020

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