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Des vies habitées

Après la lecture de la réflexion qui nous était proposée hier (voir réflexion du 05-04-2020) et qui relatait le « sacrifice » de ces prêtres de la région de Bergame en Italie qui n’ont pas renoncé à leur engagement auprès de ceux qu’ils accompagnaient au prix de leur vie, il est difficile de rester muet.

Comment ne pas relever dans la réflexion du sociologue Mathieu Bock-Côté sa citation de Renan qui écrit : « La religion est certainement la plus haute et la plus attachante des manifestations de la nature humaine ». Et Mathieu Bock-Côté d’ajouter : « L’homme qui s’agenouille pour prier ne renonce pas à la compréhension rationnelle du monde mais reconnaît que ce dernier se présente en dernière instance comme un mystère auquel la croix donne la possibilité d’une réponse incarnée ».

Et comment ne pas voir « une réponse incarnée » dans la vie de celles et ceux qui payent actuellement au prix fort leur choix de vie ; celles et ceux qui, comme le Christ, n’ont pas choisi la croix mais la vive en raison de leur choix.

Aujourd’hui, nombreux sont celles et ceux qui, par leur profession sont confrontés à la souffrance et à la mort d’autrui, miroir de leur propre finitude ; confrontation assumée parce
qu’au moment du choix professionnel cet aspect de l’engagement était intégré. Mais aussi, quel drame personnel lorsque vient l’heure de la confrontation si tel n’était pas le cas, si l’engagement avait été pris à la légère et ses possibles conséquences refoulées…

Les moments que nous vivons, dramatiques pour beaucoup, doivent installer en chacun de nous ce temps de réflexion sur l’existence, sur son sens et sur notre foi pour peu que nous ne soyons pas tétanisés par ce que nous voyons et entendons.

Me reviennent à l’esprit des vies qui interrogent, qui illuminent, qui aident à poursuivre la route ; toutes ces vies que nous sentons « habitées » et qui nous entourent au travers de la vie quotidienne ou au travers des rencontres, biographies, témoignages ou films…

L’actualité nous rappelle qu’autour de nous de nombreuses vies sont « habitées » par un humanisme généreux qui intègre le don total de soi dans le service aux autres, valeur profondément chrétienne même si le christianisme n’en a pas/plus le monopole.

Cette même actualité nous interroge aussi, de manière introspective, sur ce qui habite « la maison balayée et bien rangée » que le Christ a fait de nos vies après nous avoir rencontrés.

Cette interrogation nous la plaçons généralement dans le cadre de l’Église et la question de la présence, ou de l’absence, de l’Église dans la crise actuelle est posée.

L’Église, dans la laïcisation générale de nos sociétés a certainement perdu en visibilité pour le monde qui nous entoure. Et pourtant…

Être profondément social construit par sa relation aux autres, l’Homme puise dans son environnement ce qui le construit et le fait vivre ; il trouve dans son éducation, ses relations, sa culture, ses croyances ou sa foi, ce qui lui permet d’Être au monde qui l’entoure.

En effet, « qu’avons-nous que nous n’ayons reçu »

L’engagement de nombreux de nos contemporains qui affrontent avec courage la crise actuelle, face à un ennemi invisible dont la rencontre peut leur être fatale, questionne.

L’Évangile aurait-il été transmis, au moins partiellement, et probablement inconsciemment au monde qui nous entoure ?

Il semble incontestable de voir dans le fonctionnement du monde actuel la trace de la civilisation occidentale qui porte, de façon tout aussi incontestable, la marque du christianisme.

Une Parole annoncée il y a deux mille ans sur les terres de Palestine habiterait-elle nos sociétés ? Cette même Parole habiterait-elle à leur insu nos contemporains ?

Une réponse positive serait pour le croyant un encouragement majeur à poursuivre la route et cette réponse semble bien l’être.

Personne ne ravira à l’Évangile la révélation de la valeur attribuée au malade, au pauvre, à la femme, à l’opprimé, à l’enfant, à l’étranger, aux personnes en souffrance, à celui qui est différent… Et cela, les multiples égarements des institutions qui se parent du titre de
« Chrétienne » et de ceux des hommes qui les composent ne peuvent ternir ce message. Notre vie elle-même est-elle exempte de tout égarement ?

Que cette Parole habite nos sociétés est incontestable pour certains.

Luc Ferry, philosophe athée, dans son Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations affirme : « En s’appuyant sur une définition de la personne humaine et sur une pensée inédite de l’amour, le christianisme va laisser des traces incomparables dans l’histoire des idées. Ne pas le comprendre, c’est aussi s’interdire toute compréhension du monde intellectuel et moral dans lequel nous vivons encore aujourd’hui. Pour en donner un seul exemple, il est tout à fait clair que, sans cette valorisation typiquement chrétienne de la personne humaine, de l’individu comme tel, jamais la philosophie des droits de l’homme à laquelle nous sommes si attachés aujourd’hui n’aurait vu le jour ».

Chacun de nous, croyant ou pas, perçoit qu’au-delà des principes qui animent l’humanisme de nos sociétés des valeurs les transcendent. Lorsque se manifestent les diverses solidarités actuelles, chacun de nous, croyant ou pas, sait que l’émotion vécue face à elles est d’une autre nature que celle rencontrée lors des manifestations collectives auxquelles nous pouvons assister. Chacun de nous sait qu’il s’agit d’autre chose.

Il faut se réjouir de l’actuelle fraternité humaine qui règne dans les temps difficiles que nous vivons et il est certain que ce qui est vécu est historique et trouvera sa place dans les livres d’histoire au même titre que les guerres, famines, épidémies et autres crises que les hommes ont connues.

Peut-être même le sacrifice de beaucoup y sera-t-il mentionné…

Et nous - pourquoi pas ? - applaudir aussi au balcon celles et ceux qui luttent et devront encore lutter longtemps contre cet ennemi commun qui ravage aujourd’hui tant de vies.
Cependant la crise passera en laissant son empreinte dans nos vies, et le quotidien reviendra. Nos responsables politiques et économiques travaillent déjà sur l’« après ».

Sans être défaitiste, il y a fort à parier que renaîtront, avec la sortie de crise, les calculs politiques et les intérêts de chacun ; que des discours acerbes d’hommes et de femmes politiques renaîtront pour détruire ce qui aura été construit dans le consensus actuel ; que le mercantilisme des groupes financiers, des sociétés commerciales et des individus refleurira de plus belle. Au milieu de tout cela, la Cause semble, hélas, bien souvent perdue…

Après avoir pris notre part dans la lutte actuelle, chacun à sa mesure, nous serons certainement mieux à même de constater que l’Evangile n’a pas but de changer la société mais qu’il est destiné à nous « habiter » de façon lumineuse et durable, mais aussi individuelle. Nous pourrons ainsi réactualiser cette réalité fondamentale que ce n’est pas à la foule que s’adresse l’invitation du Christ mais à l’individu en tant que tel et que c’est à lui de répondre.

Dans ce sens l’Évangile ne crée pas une religion mais envoie dans le monde des personnes « habitées » de son message. C’est là aussi la grande nouveauté du christianisme bien compris. Et tant mieux si le message passe…

Nous constaterons aussi qu’il est insuffisant de vivre de grands principes mais qu’il est nécessaire de faire habiter dans nos vies intérieures cette Présence qui accompagne et console mais aussi dirige, reprend et invite à la réflexion sur le monde et sur nous-mêmes. Assurés que cette Présence frappe à la porte de notre vie intérieure et qu’il nous suffit de l’ouvrir pour qu’elle prenne la place que nous lui laisserons, nous pourrons ce jour-là, comme aujourd’hui, aller en paix…

Bon confinement à chacun.e.

Nous poursuivrons cette réflexion sur « Des vies habitées » au cours des prochaines semaines en revenant sur certaines existences peu ordinaires qui ont marqué l’histoire du christianisme au cours des dernières décennies.

Vincent Pévenage

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