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Des vies habitées (4) – Les moines de Tibhirine (3)

Hier nous parcourions la vie de Christian de Chergé, prieur de la Communauté de Tibhirine.
Aujourd’hui nous suivrons le parcours de Paul Dochier, médecin au monastère, qui consacra sa vie à soigner la population pauvre ainsi que toute personne qui en éprouvait le besoin dans cette période difficile de l’histoire de l’Algérie qui va de la décolonisation jusqu’à l’effroyable guerre civile (+ de 100.000 morts) qui a déchiré le pays de 1991 à 2002.

Indifférent à l’origine des personnes en souffrance, il s’attirera la méfiance des autorités françaises pendant la décolonisation et celle des autorités algériennes pendant les années de terrorisme...

Remarque : comme pour Christian de Chergé toutes les positions théologiques de Paul Dochier ne sont pas partagées par notre Communauté.

Paul DOCHIER, qui deviendra Frère LUC en religion, est né le 31 janvier 1914 à Bourg de Péage dans la Drôme. Il a une sœur et un frère. Il perdra son frère de la tuberculose.

Commencées à l’école saint Maurice à Romans, puis poursuivies à l’institution Notre Dame et au petit séminaire de Valence, ses études le mènent au baccalauréat puis il s’oriente en 1932 vers la médecine à la faculté de Lyon. Réussissant le concours d’externat en 1934, il sera jusqu’en avril 1937 attaché comme étudiant à l’hôpital Grange Blanche de Lyon.

En Avril 1937, il disparait et ses camarades d’externat ne découvriront que plus tard ce qu’il est devenu. En effet, suite à un mûrissement interne dont on ne sait pas grand-chose, il se présente à l’abbaye d’Aiguebelle où il sera désormais à temps partiel car, sur les conseils du Père Abbé il terminera ses études de médecine mais dans un autre hôpital : l’Antiquaille à Lyon.

Il termine sa médecine et est nommé suppléant à l’issue du concours d’internat en octobre 1938 et présentera avec succès sa thèse le 4 avril 1940, pendant son service militaire ; celui-ci commence en 1938 à la caserne Jeanne d’Arc de Villeurbanne, puis il quitte la France comme médecin lieutenant le 28 janvier 1939 pour une affectation dans le sud marocain qui lui donnera l’amour du Maghreb.

Son service militaire à la caserne de Goulimine dans le Sud marocain lui permettra une rencontre bouleversante avec la population locale qui orientera sa vie future. Libéré des obligations militaires le 7 décembre 1941, il entre alors complètement dans la vie monastique.

S’étant porté volontaire pour aller remplacer un médecin père de famille nombreuse dans un camp de prisonniers en Allemagne, il part le 26 avril 1943 pour l’Oflag VIA (camp pour officiers à Soest), dans la Ruhr, où son beau-frère, Charles Laurent, est également prisonnier. Au cours de cette captivité, il soignera particulièrement des prisonniers russes allant jusqu’à partager avec eux une quarantaine pendant une épidémie de typhus dont il sera lui-même atteint.

(Cette attitude rappelle celle du franciscain Maximilien Kolbe pendant la seconde guerre mondiale. Arrêté par la Gestapo, il est détenu dans le camp de concentration d’Auschwitz, où il s’offre de mourir à la place d’un père de famille, Franciszek Gajowniczek. Les nazis feront exécuter le père Kolbe au moyen d’une injection de phénol le 14 août 1941.)

Le 5 juillet 1945, Frère Luc est libéré, il rentre en France et, après un mois dans sa famille, retourne à l’abbaye d’Aiguebelle.

Après avoir prononcé ses vœux temporaires le 15 août 1946, il est envoyé à Notre Dame de
l’Atlas. Il arrive en Algérie le 28 août 1946. Très vite, outre divers services de la vie
quotidienne du monastère (cuisine, …), il s’occupera d’un dispensaire tourné vers la
population pauvre et sous-alimentée, allant même soigner dans la campagne, au moins au début lorsque sa santé le lui permettait.

Pendant la guerre d’indépendance, il est enlevé avec le frère Mathieu par l’ALN
(Armée de Libération Nationale) en représailles de l’arrestation par l’armée française et de la mort d’un imam de Médéa. Souffrant d’asthme, les 2 semaines de cet enlèvement sont pour lui une très dure épreuve physique et morale même si ils sont finalement libérés sans avoir subi de violences autres que d’aller de caches en caches dans la montagne.

A la période de l’indépendance et dans les années qui suivirent, il quittera deux fois l’Algérie suite à des incertitudes fortes sur l’avenir de l’abbaye et sur le maintien du dispensaire ; ce sera en 1962 vers l’abbaye d’Orval en Belgique et en 1964 à l’abbaye Notre dame
des Neiges en France d’où, en 1965, il revient à Tibhirine et y restera jusqu’à sa mort, persévérant dans le service du dispensaire et d’autres services annexes.

Son état physique n’était pas bon : cœur, reins, asthme. … et cela l’obligera à quelques rares passages en France où ses amis médecins lyonnais lui procèderont à examens et interventions. Malgré cela, il recevait de très nombreux malades, fournissant gratuitement les médicaments qu’il sollicitait auprès de ses amis et proches en France ; grâce à ce qu’il recevait, il aidait aussi en argent ou fournitures les familles très pauvres et particulièrement les femmes en situation difficile.

Il était aussi un confident pour beaucoup, médecin des corps et des âmes… Connu à des kilomètres à la ronde, il était très aimé de la population malgré son franc-parler. Comme il le disait lui-même, il a toujours soigné qui se présentait à lui sans chercher à savoir qui était derrière l’homme souffrant ; cela lui valut la méfiance de l’armée française pendant la guerre d’indépendance et plus tard des autorités algériennes pendant le terrorisme.

Extraits de courriers de Paul Dochier

(Lettre à la famille ,12 février 1994)

" Nous sommes encore vivants. J’ai donc dépassé les 80 ans (…) A mon âge, il faut voir les évènements de son existence sans amertume. Tous les jours nous marchons vers l’anniversaire de notre mort. A la surface de notre vie, les évènements se succèdent, comme les vagues qui ne modifient pas la profondeur de la mer ni le sens de notre vie qui doit toujours être un chemin vers Dieu.

A 80 ans on franchit un seuil plein de mystères où comme le dit l’Ecclésiaste les chansons se taisent, où l’on a des frayeurs dans le chemin.

Mais la Miséricorde de Dieu est infinie et son Amour immense. C’est donc sans crainte que l’on doit aborder à l’autre rive. Si je ne meurs pas de mort violente mais de maladie, je voudrais que dans les derniers instants on me lise une page de l’Evangile : l’enfant prodigue. Celui qui revient vers son Père qui lui ouvre les bras… et qu’on me fasse boire du champagne pour dire adieu à la terre, qui est si belle et que j’ai beaucoup aimée. "

Frère Luc était silencieux et sa vie intérieure ne fut en partie révélée qu’après sa mort, par ses lettres ou quelques écrits épars : « Le jour où j’accepterai avec joie que l’on dise de moi “il n’a rien de remarquable”, ce jour où je serai vraiment humble, ce jour-là, je rendrai grâce à Dieu de ce que son levain et son pouvoir... semblent avoir mis à ma portée le pain de vie. Et ce jour-là, je pourrai, même dans la solitude, devenir “l’homme pour les autres”. » 16 mars 1976

« Je ne pense pas que la violence puisse extirper la violence. Nous ne pouvons exister comme homme qu’en acceptant de nous faire image de l’Amour, tel qu’il est manifesté dans le Christ, qui juste a voulu subir le sort de l’injuste. » 24 mars 1996

Des vies habitées Michaël Lonsdale – Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux

Michaël Lonsdale dont le rôle crève l’écran avec Lambert Wilson dans le film Des Hommes et des Dieux est un acteur de cinéma et de théâtre franco-anglais âgé aujourd’hui de 89 ans.
Il tournera avec de grands réalisateurs : Steven Spielberg, Orson Welles, François Truffaut, Costa-Gavras, Louis Malle… dans des films qui marquent l’histoire du cinéma français et international : Le Nom de la Rose, Munich, Section Spéciale… mais aussi dans le 11e opus de la série James Bond - Moonraker.

Personnage atypique dans le monde du cinéma, il se caractérise par la simplicité et la profondeur de ses propos. Fils naturel d’une française et d’un officier britannique cette origine peu ordinaire à l’époque le marquera sa vie durant. -Catholique engagé il fait état de sa foi tant dans ses rôles d’acteur que sur les plateaux de télévision où son témoignage retient l’attention.

De tous les rôles qu’il a tenus, celui de Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux est probablement celui qui l’a marqué le plus.

Il dira de lui-même :
« Je suis un enfant naturel, né hors mariage de l’amour de ma mère et de son amant, un enfant considéré comme une »honte" par sa famille. Quel long chemin depuis ce départ si difficile jusqu’à aujourd’hui, où je suis habité de paix et de confiance !
Cela aurait pu mal finir, mais Dieu m’a sauvé. À des moments importants de ma vie, j’ai écouté Ses appels et j’y ai répondu. Nous sommes tous appelés. Dans un monde si dur, marqué par le chômage, la violence, la pauvreté, les familles disloquées, la solitude…, l’amour de Dieu est pour nous la plus belle des espérances."

Vous pouvez l’entendre ci-après dans la lecture d’une prière de Thérèse de Lisieux.-Ses propos sont illustrés par des scènes du film Des Hommes et des Dieux

Ma vie n’est qu’un instant, une heure passagère Ma vie n’est qu’un seul jour qui m’échappe et qui fuit. Tu le sais ô mon Dieu ! Pour t’aimer sur la Terre Je n’ai rien qu’aujourd’hui !...

Que m’importe, Seigneur, si l’avenir est sombre ?
Te prier pour demain, oh non, je ne le puis !...
Conserve mon cœur pur, couvre-moi de ton ombre
Rien que pour aujourd’hui.

Réflexion par Vincent Pévenage



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