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Des vies habitées (3) – Les moines de Tibhirine (2)


En date du 29 avril la Réflexion du jour nous faisait voyager dans le temps pour nous conduire dans les montagnes de l’Atlas en Algérie. Nous avons brièvement suivi le parcours des moines de ce monastère du bout du monde qui vivaient en harmonie avec et au service du peuple algérien : des chrétiens vivant au cœur de la culture musulmane.

Victimes de la violence, la disparition de ces moines mettait en lumière leur vocation et
notre regard s’est porté particulièrement sur deux d’entre eux : Christian de Chergé, le prieur de la Communauté et Frère Luc, le médecin au service des habitants de la région.

C’est Christian de Chergé qui fera l’objet de notre voyage de ce jour.
Remarque : même si le parcours spirituel de Christian de Chergé est remarquable, toutes ses positions théologiques ne sont pas partagées par notre Communauté.

Né le 18 janvier 1937 à Colmar (Haut-Rhin), il est entré au monastère de l’Atlas le 20 août 1969, étant déjà prêtre (ordonné le 21 mars 1964). Il fit son noviciat à Aiguebelle et sa profession solennelle à l’Atlas le 1er octobre 1976. Il était prieur titulaire de l’Atlas depuis
1984. Il avait étudié à Rome de 1972 à 1974 et était très impliqué dans le dialogue entre les religions.

Son Testament (voir texte à la fin de la Réflexion du jour), écrit plus d’un an avant sa mort, mais découvert après, est déjà considéré comme une œuvre classique de littérature moderne religieuse.

« Je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Frère Christian - Chapitre du 30 janvier 1990)

Elevé dans la droiture et la fidélité par son père militaire et dans la foi et la prière par sa mère, « ma toute première Eglise » écrira t-il dans son Testament spirituel (texte en fin de Réflexion de ce jour), Christian comprend très tôt (vers sept ans) qu’il veut devenir prêtre.

Pendant son enfance, à partir d’octobre 1942, il passe trois ans en Algérie à Maison Carrée, aux portes d’Alger. Il dira : « C’est ma première rencontre avec la foi de l’autre différent ... ». A Paris, à partir de 1945, il fait ses études à Sainte Marie de Monceau, collège tenu par les pères marianistes.

Sa vocation est nourrie pendant cette même période par le scoutisme, à l’écoute de la Prière Scoute, inspirée d’Ignace de Loyola :
"Seigneur Jésus,
Apprenez-nous à être généreux,
A Vous servir comme Vous le méritez,
A donner sans compter..."

Le 6 octobre 1956, à 19 ans, Christian entre au Séminaire des Carmes de Paris. Ses études au séminaire sont interrompues en 1958 quand sa promotion doit faire son service militaire. En juillet 1959, il part pour l’Algérie comme officier SAS (Sections
Administratives spécialisées dont la mission immédiate consiste à rétablir le contact avec la population et à réactiver l’Administration sous toutes ses formes). Il se retrouve notamment dans le secteur de Tiaret avec le Colonel Lalande.

Un évènement survenu à cette époque sera déterminant pour lui, tant dans son amour pour l’Algérie et les Algériens que dans son ouverture et son intérêt pour les musulmans.

Christian se lie d’amitié avec Mohamed, un garde champêtre musulman d’une des communes administrées.

« J’ai eu l’immense chance de pouvoir travailler avec Mohamed, un homme très simple qui était garde-champêtre... et c’était la première fois que je pouvais, en adulte, parler de Dieu aussi simplement, dans la conscience claire qu’il était musulman et dans l’affirmation simple que j’étais chrétien ».

Survient un jour un accrochage au cours duquel Mohamed protège son ami et tente de pacifier les agresseurs. « C’était un homme qui se refusait de choisir entre ceux qu’il appelait ses frères et ses amis ».

Il est retrouvé assassiné un dimanche alors qu’il puisait de l’eau dans son puits. Christian, quelques jours auparavant, voyant son ami angoissé par les menaces qui pesaient sur lui, lui avait dit : « Dieu peut tout, je vais prier pour toi », et il avait répondu : « Oui, merci. Mais, tu vois, c’est dommage, les chrétiens ne savent pas prier ! ».

Christian sera marqué toute sa vie par cet épisode douloureux sur lequel il reviendra des années plus tard, dans une homélie : « Je ne peux oublier Mohamed qui, un jour, a protégé ma vie en exposant la sienne... et qui est mort assassiné par ses frères parce qu’il se refusait à leur livrer ses amis. Il ne voulait pas faire le choix entre les uns et les autres. »

Ce drame fut pour Christian de Chergé une expérience fondatrice et une semence de vocation : « Dans le sang de cet ami, assassiné pour n’avoir pas voulu pactiser avec la haine », dira-t-il en 1982, « J’ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se vivre, tôt ou tard, dans le pays même où m’avait été donné ce gage de l’amour le plus grand... ».

Début 1961, Christian revient en France. Il est ordonné prêtre le 21 mars 1964.

Le 20 aout 1969, il entre au monastère d’Aiguebelle, mais son engagement est déjà en Algérie. Le 15 janvier 1971, il arrive à Notre-Dame de l’Atlas (monastère de Tibhirine). Le 26 août 1972, il part à Rome deux ans pour étudier la langue et la culture arabes ainsi que la religion musulmane, à l’Institut Pontifical d’Études Arabes et Islamiques des Pères Blancs.

Ce furent des années d’approfondissement spirituel de la tradition religieuse musulmane. Il expliquera : « ce qui me paraissait important c’était l’apprentissage de la langue et la fréquentation du Coran dans un but tout à fait particulier... pour entrer en dialogue avec nos voisins si l’occasion s’en présentait ». Sa curiosité passionnée le porte à scruter de manière contemplative (en moine) le mystère de l’Algérie devant Dieu.

Dans sa demande rédigée le 14 septembre 1976, il laisse parler son cœur : "Je crois le moment venu de m’enraciner plus avant dans le sens d’un appel tenace. (...)

J’éprouve aussi le désir de placer le surcroît d’incertitude où nous vivons « hic et nunc » sous le signe d’un surcroît de confiance et d’abandon. (...)

Ce monastère est comme la fiancée de mon choix, plus imparfaite que mon rêve, mais unique en sa réalité ! (...)

Je souhaite que mes frères « stabilisés » de l’Atlas m’admettent définitivement parmi eux au nom même de cette continuité, me donnant de vivre dans la PRIÈRE, au service de l’Église d’Algérie, à l’écoute de l’âme musulmane, s’il plaît à Dieu jusqu’au dernier don de ma mort".

En 1979, afin d’éprouver sa vocation, il part en ermite quelques semaines à l’Assekrem dans le Hoggar chez le Père de Foucauld.

Christian fut élu Prieur titulaire de l’Atlas en 1984 et réélu en 1990. Il fut un des piliers du groupe « Ribat es-Salam » (Le Lien de la Paix) qui se réunissait dans le monastère depuis l’année 1979. Le nom du groupe n’est pas étranger à la parole de Saint Paul : « Appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix. » (Ephésiens 4:3 Voir le contexte).

Christian était aussi très attaché à la coopération dans l’ordre du travail, partagé entre les moines et les quatre associés du village. Il appelait cela « des travaux pratiques d’espérance ! ». Il était heureux que deux des associés partagent aussi le Ribat, vivant ainsi « la double exigence » du travail et de la prière des moines.

De fait, la méditation sur le martyre (témoignage) accompagnera Christian les deux dernières années de sa vie avec ces paroles attribuées à Thomas Becket :
« Le martyr ne désire plus rien pour lui-même, pas même la gloire de souffrir le martyre. » (8 mars 1996).

Comme saint Paul a essayé durant toute sa vie de comprendre la place d’Israël dans le plan divin du salut, Christian a beaucoup médité sur la place de l’Islam dans le mystère salvifique de Dieu. Les textes réunis dans L’invincible Espérance montrent l’enrichissement
qu’il puise dans sa foi chrétienne au contact des musulmans du village qu’il côtoie. Marqué par le témoignage de Mohamed pendant son service comme officier français, il a souhaité approfondir cette relation à l’Autre et aux autres au travers de la prière. C’est en moine et en mystique qu’il s’exprime.

Avec six frères de sa communauté, il est enlevé dans la nuit du 26 au 27 mars 1996.
Il repose à Tibhirine, en terre algérienne qu’il a voulu servir jusqu’au bout afin d’être en cohérence avec son appel.

Eléments clés de sa vie

A la première lecture des informations relatives à la vie de Christian de Chergé apparaissent quelques éléments « saillants » :

  • Education rigoureuse (père militaire)
  • Education religieuse (il parlera des genoux de sa mère comme étant sa « première église » — voir son « Testament spirituel » ci-après)
  • Un « appel » reçu dans l’enfance (+/- 7 ans)
  • Une rencontre avec son ami Mohamed qui lui sauvera la vie au prix de la sienne
  • Un travail intellectuel et spirituel constant
  • Une consécration totale à son appel — jusqu’au « don » de sa vie

Testament de Christian de Chergé

S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ?

Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam.

Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église. Précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences.

Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô mes amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

AMEN ! Inch’Allah ! "
Alger, 1er décembre 1993
Tibhirine, 1er janvier 1994

Réflexion par Vincent Pévenage



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