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Des vies habitées (2)

Introduction

En date du 6 avril la Réflexion du jour nous conduisait à questionner les motivations de nos contemporains dans le dévouement dont il font preuve aujourd’hui dans la lutte contre la crise actuelle, la catastrophe dira le neuropsychiatre Boris Cyrulnick suivi en cela par de nombreux philosophes et économistes qui voient dans ce qui tourmente nos sociétés aujourd’hui l’aube d’une autre manière de voir la vie et de vivre ensemble.

Sans préjugé de ce que sera l’avenir, nous nous étions arrêtés sur les valeurs qui animaient tous ceux qui, face aux caméras ou pas, œuvraient pour tout ce qui est essentiel à la vie quotidienne soit assuré ; hôpitaux, sécurité, transports, services aux personnes, fournitures énergétiques, commerce alimentaire…

Bon nombre d’entre eux sont volontaires et bien conscients des risques pris et on ne compte plus ceux qui y ont laissé la vie.

Attitude d’autant plus étonnante que la mort est devenue, aujourd’hui plus qu’hier, inacceptable.

Force était de constater que certains de nos contemporains sont « habités » par un idéal du don de soi remarquable et, dans les faits, fort semblable à l’engagement attendu de chacun envers le prochain après une lecture de l’Evangile.

A la base de cette réflexion était la mort de prêtres à Bergame en Italie, infectés par le Covid-19 dans l’exercice de leur service pastoral auprès des fidèles ; ce « sacrifice » avait été relevé par le sociologue Mathieu Bock-Côté (voir Réflexion du 05/04/2020).

Nous vous annoncions lors de ces réflexions un parcours de quelques « Vies habitées » dans le christianisme des dernières décennies. Dans ces parcours nous observerons que, très souvent, la foi et les certitudes qui habitaient les intéressés les ont conduits à tout sacrifier.
Il ne s’agit pas ici de magnifier ni le martyr ni les personnes mais de nous souvenir qu’il y a des engagements qui peuvent coûter cher ; il ne s’agit pas non plus d’oublier ceux qui jour après jour servent leur prochain dans l’humilité voire l’indifférence. Il nous appartient de les remarquer et de les remercier.

Les moines de Tibhirine — Qui s’en souvient ?

En mars 1996, ils étaient 9 : Christian, Christophe, Paul, Michel, Célestin, Luc, Jean-Pierre, Amédée et Bruno. Pauvres parmi les pauvres au milieu de l’Atlas en terre algérienne, ils vivaient en tant que moines chrétiens au milieu des musulmans.

Travaillant la terre, soignant les malades, accompagnant les paysans algériens au
quotidien ils vivaient leur appel à être témoins du Christ dans la simplicité du travail et de la prière.

Jean-Marie Rouart, journaliste, essayiste et romancier français, décrit en 2001 les lieux lors d’un discours devant ses pairs à l’Académie française :

"C’était une grande bâtisse un peu austère mais chaleureuse et accueillante, construite en face d’un des plus beaux paysages du monde : les palmiers, les mandariniers, les rosiers se dessinaient devant les montagnes enneigées de l’Atlas. Des sources, une eau claire, irriguaient le potager. Il y avait aussi des oiseaux, des poules, des ânes, la vie. Des hommes avaient choisi de s’installer dans ce lieu loin de tout mais proche de l’essentiel, de la beauté, du ciel, des nuages.

Ce n’étaient pas des hommes comme les autres : ils n’avaient besoin ni de confort ni de télévision. Ce qui nous est nécessaire leur était inutile, et même encombrant."

Les années 90’ sont des années terribles pour le peuple algérien : la guerre civile y fera plus de 100.000 morts. Terrorisme et assassinats touchent toutes les couches de la population et les étrangers. Au milieu de cet enfer et d’une vie angoissante dont les nuits sont secouées par les massacres, les étrangers quittent le pays.

Les moines de Tibhirine restent, fidèles à leur appel et au peuple des campagnes environnantes dont ils sont proches et auquel ils apportent aide matérielle et soins médicaux.

Au milieu de cette vie simple, la région semble un peu épargnée de la fureur qui embrase
l’Algérie ; les habitants y voient une conséquence de la présence du monastère.

Cependant la violence se rapproche. } }

Le 14 décembre 1993 douze ouvriers croates qui travaillaient sur un chantier à quelques kilomètres du monastère sont exécutés par un commando ; ils ont séparé les musulmans des chrétiens pour n’éliminer que ces derniers.

Le soir du 24 décembre, veille de Noël, un commando fait irruption dans le monastère réclamant une aide matérielle, des médicaments et l’aide du médecin.

Le prieur refusera mais assure qu’ils recevront, en cas de besoin, l’aide médicale au monastère comme tous les algériens de la région.

A plusieurs reprises le chef du commando intimera au prieur « Vous n’avez pas le choix » ;
« Si, nous avons le choix » rétorquera systématiquement le prieur avec cette force intérieure qui caractérise ceux qui savent pour quoi ils vivent et à quoi leur vie est consacrée. Serait-ce là la véritable liberté ?

Le commando quittera le monastère sans violence.

Les autorités algériennes proposent, pour des raisons évidentes de sécurité, une protection militaire. Le prieur, Christian de Chergé, refusera et s’expliquera en janvier 94 dans un texte qui sera publié dans le journal La Croix :

« Impossible d’ignorer ce qui s’est passé. Impossible également de ne pas nous sentir directement exposés. Mais si nous nous taisons, les pierres de l’oued encore baignées de leur sang sauvagement répandu hurleront la nuit. […] Douze hommes, douze frères, ont été égorgés à l’arme blanche. Il faudrait dire encore l’humiliation de tous ceux qui, dans notre environnement, ont ressenti ce massacre comme une injure faite à l’islam tel qu’ils le professent, et cela au double titre de l’innocence sans défense et de l’hospitalité accordée ».

« Le choix des moines de Tibhirine de servir le « Dieu désarmé » plutôt que le « Dieu des armées » était et demeure une provocation pour tous ceux qui croient au pouvoir des armes. » (Henry Quinson – essayiste français)

La situation sécuritaire continue de se dégrader.

La nuit du 26 au 27 mars 1996 sept moines sont enlevés au monastère. Ils sont séquestrés pendant plusieurs semaines ; de multiples tractations ont lieu mais sans résultat. Le 21 mai 1996 un communiqué attribué au GIA annonce l’exécution des moines ; leurs têtes seront retrouvées une semaine plus tard.

Le monde est bouleversé. Les diverses commissions d’enquêtes laisseront toujours planer un doute sur les commanditaires réels des assassinats dans cette époque au cours de laquelle on ne sait plus où est « l’ennemi ».

Les sept moines auront payé le prix ultime pour leur engagement.

Ce drame a été immortalisé au cinéma par le film « Des Hommes et des Dieux ».
Sans être cinéphile averti, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre.

Dans ce film d’une grande simplicité Xavier Beauvois, le réalisateur, emporte le spectateur au cœur de la profonde humanité et spiritualité qui réunit ces moines et le peuple algérien.

Sans effets spéciaux ni musique tonitruante, le public est mis en contact avec la vie simple : tant celle des moines que celle du peuple avec qui ils partagent le quotidien. Manifeste pacifique de la coexistence possible de l’islam et du christianisme, le film ne prend parti que pour l’humanité de chacun vivant dans le respect de l’autre.

Le réalisateur fait apparaître avec justesse la personnalité et les motivations des personnages au moment du choix : quitter ou rester en Algérie. La réponse apportée à cette question leur sera fatale.

La critique sera unanime, le film obtiendra Le Grand prix du Jury au Festival de Cannes en 2010 et en 2011 il recevra, avec 11 nominations, le César du meilleur film pour 2010.

Le film, en cela conforme à la réalité, fait ressortir les deux personnages principaux que sont le prieur et le médecin : le prieur, Christian de Chergé, interprété par Lambert Wilson et le médecin, Frère Luc, interprété par Michaël Londsale.

Chacun de ces personnages fera l’objet d’une présentation qui aura pour objet d’examiner de quoi ces « Vies sont habitées ».

Rendez-vous dans les prochains jours pour ces voyages intimes qui permettent de découvrir comment se construisent les individus pour les conduire dans un choix de vie qui inclut le don total de soi.

Voyages qui conduiront à la réflexion et à la méditation.

Vincent Pevenage

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